Meurtre dans la brume
par Bernard Werber

Nouvelle parue dans VSD en août 2006 

Le seul meurtre sur lequel j'ai réellement enquêté est une affaire étrange survenue en juillet 1983 alors que j'étais journaliste localier. A l'époque, je n'avais que 21 ans et ce stage dans une petite ville de province m'avait été trouvé par mon ecole de journalisme parisienne.

Dès mon arrivée, Jean Paul, le rédacteur en chef, gros-homme-cravate-costard-sourire, m'avait confié un reportage photo à faire immédiatement, pour voir comment je m'en tirais « à chaud ». Ce matin, la brume couvrait la ville. J'arrivais à la gare et là la police fit évacuer la foule pour que « Monsieur le journaliste » prenne la photo. Ma première photo de professionnel.

L'inspecteur, un jeune homme sportif en veste de cuir, me guida vers une pancarte sur lequel était posé, vision hallucinante, un bras de femme coupé sanguinolent. On pouvait même distinguer un bout d'os jaune sortant de la manche. Sur la pancarte maculée était inscrit « Attention un train peut en cacher un autre ».

Prénommé Ghislain, l'inspecteur me fit une bourrade complice :

- C'est pas pour être publié. C'est juste pour mes copains. Un train peut en cacher un autre !

Il m'expliqua ce qu'il s'était passé. En fait c'était un problème politique. La SNCF était de gauche et la mairie était de droite. Donc la SNCF ne creusait pas de tunnel pour les administrés d'une mairie de droite. Donc les gens devaient traverser les rails en regardant à droite et à gauche comme pour une rue. Mais les voyageurs ont perdu l'habitude de se comporter ainsi et les trains sont très silencieux. Il y avait en moyenne un mort par mois.

Là, juste avant que j'arrive un enfant avait traversé. Une femme avait bondi pour le sauver. L'enfant avait pu passer de justesse mais pas la femme. Elle avait été cueillie de plein fouet. Le choc avait été fort. Au point que cela lui avait arraché le bras qui avait volé et était retombé sur la pancarte. Ghislain me regardait pour voir si je tenais le choc. Je pris la photo du membre arraché en ne me sentant pas bien du tout. Une sensation de vertige. Ensuite, j'écrivis mon premier article, signalant l'accident ferroviaire et incitant les lecteurs à faire attention avant de traverser. Il n'y eut pas de photo d'illustration. Ma vie de journaliste prit dès lors un aspect de routine. Tôt le matin je prenais le petit déjeuner chez ma logeuse, Madame Violette. Du café lyophilisé mélangé à l'eau de la bouilloire plastique avec une gauffre au sucre de canne roux.

Madame Violette était une sympathique nonagénaire qui vivait dans une vieille maison et sentait fort l'eau de Cologne. Elle nourrissait sa voisine, Madame Figeac, une autre nonagénaire qui vivait dans l'immeuble voisin au 7e étage. Madame Violette lui mettait ses courses dans un panier accrochée à une corde qu'elle montait depuis la fenêtre. Madame Fiegac ne sortait plus. Elle vivait avec ses chats et sa porte avait tellement gonflée qu'elle ne pouvait plus s'ouvrir. Personne n'était venu voir madame Figeac depuis 10 ans. Madame Violette lui parlait par téléphone pendant des heures.

Plus tard j'apprendrais que lorsque madame Violette décéda, personne n'avait pensé à s'occuper de madame Figeac. Du coup celle ci mourrut quelques jours plus tard, de faim, avant d'être dévorée par ses trente et un chats. Ce furent les voisins qui au bout d'un mois finirent par alerter les pompiers, à cause de l'odeur.

Après le petit déjeuner, je fonçais à la rédaction. Dans cette « locale » nous étions sept, mais comme disait Jean Paul, « vu que les informations c'est au bar qu'on les a, on te laisse t'occuper de tout, et nous on va au café, ok, Jacques ? Si tu as un problème, tu sais où nous trouver.»

Mes six collègues me firent dès le départ confiance au point de me laisser rédiger à moi tout seul les 4 pages quotidiennes de locales. Je commençais vers 9h par les mariages. Une photo, le nom des mariés, un verre de champagne, quelques serrements de main, des vœux de bonheurs. Mariage suivant.

Puis venaient dans le désordre : les réfections de clochers, les accidents de voiture, les suicides de clochard, les inaugurations de centres aérés, les suivis de pompiers à la chasse au nid de guêpes ou à la récupération de chat dans les arbres, l'interview du maire ou d'un chanteur ringard en tournée, les accidents de voiture, les concours de la plus grosse courge, les travaux de renovation de l'hospice puis retour à la rédaction pour tout rédiger. Le maire m'appelait tous les matins pour savoir mon programme afin d'y aller et d'être sur les photos. Ainsi on avait l'impression qu'il était partout, tout le temps. Pour ma part j'avais la sensation d'avoir beaucoup de pouvoir sur la vie locale.

L'observateur modifie ce qu'il observe.

J'adorais mon métier. Je dévellopais les photos, rédigeais les articles en essayant de faire le plus précis et le plus joli possible.

Jean Paul me mit à l'aise « Quand même, ne te fatigues pas trop, Jacques. De toute façon personne ne lit les articles, ils regardent les photos, lisent les titres et les légendes. Surtout n'oublie jamais que la rubrique la plus lue est la rubrique nécrologie ».

A 18 heures donc, je triais les feuilles des décédés de la veille, puis je les daclylographiais sur une liste en ajoutant les textes adéquats. Enfin je concluais la journée en téléphonant à Météo France pour avoir les prévisions du lendemain.

Et puis arriva le crime.

Je me souviens de ce jour. Il y avait encore beaucoup de brumes sur la ville. Dans mon bureau j'étais en train d'interviewer une liliputienne, Madame Angelina, issue d'une attraction foraine itinerante. Elle m'expliquait qu'elle avait beaucoup de mépris pour les nains, parce qu'on les confond, alors que les liliputiens sont « proportionnés ». Elle me racontait que les liliputiens viennent d'une forêt de Roumanie et qu'ils avaient tous été réuni en 1900 pour l'exposition universelle à Paris. Maintenant il y en avait une centaine dans le monde. Elle me raconta qu'elle en était à son troisième mariage et qu'elle était fière de sa fille qui jouait dans une troupe de liliputiens au Japon.

Jean Paul fit irruption dans mon bureau.

- Vite Jacques. Il y a une noyade sur le canal.

J'abandonais donc ma liliputienne à son garde du corps (elle avait la hantise de marcher seule dans la rue car elle avait été attrappée par un chien berger allemand qui l'avait prise dans sa gueule avant de galoper avec elle sur plusieurs centaines de mètres) et pris mon appareil photo.

Sur le lieu du décès se trouvaient les pompiers. La victime était un enfant de 7 ans, un certain Michel. A l'autopsie, le médecin légiste indiqua que la mort était survenue depuis plusieurs heures. Je notais des traces de liens sur les poignets.

- Ah, dit-il, ça ? C'est parce que on l'a retrouvé les mains liés dans le dos.

Je marquais ma surprise.

- … c'est donc un crime.

Dans les minutes qui suivirent, j'allais interviewer les pompiers et les policiers venus sur place. Ghislain me confia dans le coin buvette du commissariat (une pièce spéciale ou ils se retrouvaient durant la pose avec des photos de filles nues et un distributeur de bière perso) qu'en effet le gosse avait probablement été tué et qu'il avait déjà ses doutes sur l'assassin, mais qu'il préférait pour l'instant ne pas m'en parler. A peine revenu a la rédaction, je trouvais une lettre anonyme à mon nom.

« L'assassin de Michel, c'est sa mère Yolande, vous n'avez qu'a demander à son frère, il a déjà sauvé le petit ».

L'écriture maladroite en caractères batons creusait le papier.

Tout émoustillé, j'accumulais les indices. Par chance, contrairement aux scénarios des films, il ne manquait pas de témoins et ceux ci n'étaient pas récalcitrants à donner des informations. Tout le monde savait tout. Et pour tout le monde, c'était la mère. Certains me rappelaient même qu'elle avait déjà essayé une première fois de tuer son fils mais que son frère avait sauvé l'enfant.

J'allais voir l'oncle qui reconnut juste qu'il s'était déjà passé le même genre d'incident et qu'il regrettait de ne pas avoir pu arriver à temps cette fois.

- Alors tu en es où de l'enquête sur la mort du petit Michel ? me demanda Jean Paul.

- J'avance, j'avance.

Il me fit un signe complice de soutien et m'indiqua qu'il descendait au bar avec les autres. Il m'invita d'ailleurs à venir prendre une Kriek, cette délicieuse bière cerise que les journalistes de la rédaction prisaient tant. Surtout avec une saucisse et des frites un peu grasses. Je prétextais que j'avais encore du travail. Une heure plus tard je sonnais chez Yolande, la mère du petit Michel. Une femme plutot belle, d'âge moyen, habillée de noir m'accueillit et m'invita à m'asseoir.

Autour de nous, il y avait des photos de Michel et on entendait un enfant pleurer dans une pièce adjacente. Sur les murs des tableaux de coucher de soleil. Je bafouillais que je venais pour l'enquête sur la mort de son fils.

Elle me regarda simplement puis dit :

- Oui. Vous savez, j'ai fait ce que j'avais à faire. J'ai deux enfants et je ne peux pas les nourrir tous les deux. Il fallait faire le choix, et vu que personne ne pouvait le faire à ma place… j'ai préféré garder l'autre.

Elle avait prononcé ces mots comme si c'était naturel et que pouvais comprendre. Pour ma part j'étais un peu déçu. Je m'attendais à mener une enquête, recouper des indices, essayer de confondre des suspects. Le fait que la principale suspecte avoue aussi facilement me laissait un sentiment de vacuité. Un peu comme si je défonçais une porte ouverte. Elle me servit des brownies de supermarché et me resservit de son excellent café et nous continuames de parler d'autre chose. La scène avait quelque chose d'irréel. Etait-il possible qu'elle ne se rende pas compte qu'en m'avouant avoir tué son fils elle risquait la prison. Elle avait l'air si détachée. Elle ne feignait même pas la tristesse ou l'affliction.

Je prononçais un truc stupide.

- Je peux avoir d'autres photos pour l'article ?

Elle me proposa plusieurs clichés de Michel.

- Sur celle là, il est plus souriant, et puis c'est son pull vert, son préféré.

J'hésitais puis lachais.

- Et hum… je peux vous photographier vous ?

Elle acquiesca avec même une sorte de satisfaction comme si elle avait toujours rêvé d'être mannequin et d'apparaître dans les journaux. Elle prit un temps pour « s'arranger » dans la salle de bain.

- Mon meilleur profil c'est comme ça.

Elle tourna la tête, la baissa, sourit, prit des poses.

Je sortis de la maison avec une sensation de vertige encore plus forte que la fois ou j'avais vu le bras coupé. Je rentrais pour rédiger l'article. Le soir, j'avais les yeux fatigués et je préfèrais ne pas allumer les néons un peu violents et marcher dans la pénombre. C'est alors que mon pied tomba sur une masse molle sur laquelle je faillis glisser.

Un sac ?

Non c'était Jean Paul, mon redacteur en chef. Il devait avoir trop bu et n'arrivait plus à se tenir debout. Mon pied était encore sur son ventre quand il parla.

- Ah Jacques ? Vous avez envoyé tous les papiers ?

- Euh je m'en occupe.

- Bon, c'est bien. Vous faites du bon travail Jacques.

Son haleine était fortement chargée de bière frelatée.

- Je voudrais aussi vous parler de l'enquête sur la mort du petit Michel.

Il se redressa tenta de se mettre a quatre pattes mais n'y parvenant pas préféra rester couché sur le linoléum.

- Ca peut attendre demain, non ?

- Bien sur. Bien sur.

Le lendemain il faisait très beau. Jean Paul me reçut dans son grand bureau. Il n'avait plus aucun signe de l'incident de la veille. Ses gros doigts boudinés cherchèrent une cigarette qu'il alluma avec distinction.

- Il était très bien votre article sur la liliputienne. Pour ma part avant votre article je ne savais meme pas que cela existait. Je les confondais avec les nains ou alors je croyais que c'était une légende. Dans l'article vous dites qu'elle a une maison à sa taille. Ca doit être une maison de poupée, hein ?

Il eut une petite esclaffade.

- Je voulais vous parler de l'affaire du petit Michel.

- Ah oui bien sur, la noyade ? Alors vous en êtes où ?

- Hé bien… comment dire… je crois que j'ai trouvé l'assassin.

- Parfait. Alors c'est qui?

- La mère. Elle a déjà tenté une fois de le tuer. Elle lui a attaché les mains puis elle l'a jeté dans le canal. Elle m'a même avoué qu'elle avait du faire le choix entre les deux enfants.

- Tsss…

- J'ai déjà redigé l'article. Tous les éléments de mon enquête y sont notés.

Je lui tendis l'article de deux pages plus les photos de l'enfant. Et de la mère. Et du lieu ou l'on avait trouvé le corps. Et de l'oncle. Jean paul hocha la tête doctement. Il lut l'article, examina les photos, puis me regarda en souriant.

- Vous ne croyez quand même pas qu'on va publier ça ?

- Vous pensez que mon enquête ne tient pas?

- Oh non, de ce coté là il n'y a aucun problème. Vous avez été un excellent détective. Un vrai petit Sherlock Holmes.

- Vous pensez que Yolande est innocente ?

- Ah non là non plus il n'y a pas de doute, elle a tué son fils volontairement.

- Alors c'est quoi le problème ?

Son sourire s'étira un peu plus.

- Le problème c'est que vous ne vous rendez pas compte de la portée d'un tel papier. Selon vous si on publie l'article il va se passer quoi ?

- On va arrêter cette femme.

- Oui et alors ?

- Elle va aller en prison. Vous allez me dire que c'est punir l'autre enfant en le privant de sa mère, c'est ça ?

- Non, je vais vous demander : est ce que vous voulez avoir des morts sur la conscience.

- Je ne comprends pas.

- Puisqu'il faut mettre les points sur les « i », voilà. Cette femme vous a dit que si elle a tué son fils c'est parce qu'elle n'avait pas assez d'argent pour s'occuper des deux.

- En effet.

- Mais elle n'est pas la seule. Il y a plein de mères qui ont trop d'enfants et qui se demandent comment s'en débarrasser. Votre Yolande a trouvé ce truc de jeter dans le canal son fils en lui liant les mains dans le dos. Si jamais ça s'ébruite, vous verrez plein d'autres mères faire pareil. En fait c'est un problème d'idée, d'imagination. Les autres n'ont pas pensé à ça. Faut-il leur donner l'idée ?

Je me pinçais pour sortir de ce mauvais rêve.

- Vous voulez dire que ce crime est, au delà de son aspect monstrueux, une « idée originale pour résorber les excédents de populations » ?

Il hocha la tête.

- Parfaitement. Cela va inspirer d'autres gens sans imagination. Si vous sortez cet article tel quel, des enfants mourront. Par votre faute. Et ils resteront vivants si l'article ne sort pas.

Je restais à le fixer hébété.

- Vous savez, mon cher Jacques, il y a les films, les romans, et puis il y a le réel. Dans le réel la bêtise est contagieuse. Dans le réel les criminels sont rarement attrapés et quand en général pour un détail de négligence, ils se font pincer, ils sont rarement punis.

Il alluma une cigarette et souffla délicatement la fumée.

- Et c'est peut être le mieux pour la tranquillité de tous.

- Mais… les victimes ?

- Ce n'est pas parce qu'on met leurs bourreaux en prison qu'elles vont rescuciter. Alors pensons à l'intérêt général avant de vouloir à tout prix jouer les héros. Nous ne sommes pas dans un film, nous ne sommes pas dans un roman. Il n'y a pas de « happy end ». Il y a du « realistic end ».

Jean Paul me regarde avec l'air d'un gentil maître d'école qui apprend un secret caché du monde.

- Bon alors je fais quoi ? demandais je en ramassant mes feuillets et mes photos.

Il fit un geste désinvolte de la main, puis reprit les photos.

- Hé bien, là cette photo est très bonne. Il a une bonne bouille avec son joli pull vert. Donc tu mets la photo du gamin, tu mets son nom et son prénom dessous et un petit article genre « accident mortel sur les bords du canal » après tu brodes en donnant des conseils aux parents de ne pas laisser leurs enfants trainer tard le soir sur les bords de l'eau. Tu peux même dire que c'est la faute des services de voiries qui auraient du protéger la zone peut être trop glissante.

Désormais, il me tutoyait. Comme un complice.

Je restait un peu groggy. Il perçut ma gêne.

- Tu sais Jacques, il n'y a pas de journaliste heureux. Tu veux savoir pourquoi ? Parce que nous savons réellement ce qui se passe. Et ça nous bouffe. Pour être vraiment heureux, il faut être ignorant. Ou savoir oublier très vite. Allez viens je vais te payer une gueuze.

Cette fois ci j'acceptais. Après trois gueuzes, deux kriek accompagnées de trois olives et d'une barquette de frites, Jean Paul me conseillait de gouter à une bière qui s'appelait « La Mort Subite ». Tout en buvant le liquide ambré et pétillant, je me demandais si on pouvait mourir avec de la bière. Dans mon cerveau tout devenait brumeux, et j'avais envie de rire sans raison.

Jean Paul se pencha vers moi, le regard vacillant.

- Il n'y a pas de journaliste heureux, mais ce que je ne t'ai pas dit c'est que ce métier reste supportable si on a un petit « soutien » chimique.

Le lendemain, l'article paraissait avec la photo du petit Michel en pull vert et le titre « Accident mortel sur les bords du canal ».

Madame Violette me lacha un « Pauvre gosse, comme il était mignon, et en plus on sent bien sur la photo qu'il était gentil. Mais enfin s'il jouait sur les berges tard le soir, il faut pas s'étonner qu'il ait eu des problèmes. On n'y voit rien, là bas c'est pas éclairé. Et puis ça doit être très glissant»

Je me lançais à fond dans mon travail pour ne pas penser.

Je « couvrais » un accident de camions (« Le type avait bu, il n'a pas vu le stop » me dit le motard), une fête des moissons (« Vous prendrez bien un petit verre monsieur le journaliste, allez ça ne peut pas faire de mal et vous avez l'air tout chose »), une réfection de clocher (« Ah ça depuis le temps que la municipalité nous l'avait promis, il était temps qu'on lance les travaux. Vous buvez un verre de mousseux? » me dit le curé) une réunion d'anciens combattants (« Allez vous prendrez bien un kir royal? »), la renovation de la piscine municipale (« J'ai prévu un petit cocktail de l'amitié après la séance photo, il y a de la sangria, vous serez des notres ? »), plus mes trois mariages (« Juste une coupe de champagne, pour la santé des mariés ») et ma méteo quotidienne (« Pluie et orages toute la soirée, préparez vous à une journée arrosée »).

La tête un peu lourde je dinais avec Ghislain et sa jeune épouse qui ne prononçait pas un mot et baissait les yeux. Nous mangeames du gigot au thym et à l'ail accompagné de pommes rissolées et de haricots verts. Le repas fut accompagné d'un vin rouge sang.

- Moi je ne bois pas de bière, j'aime pas ça. Je préfère le vin. Le vin c'est l'énergie de la terre. Il paraît qu'en général la majorité des gens boivent de la bière. En plus ça fait pisser tout le temps. Allez, Jacques, ne fais pas cette tête. C'est à cause du petit Michel ? Yolande de toute manière n'aurait jamais été arrêtée, me signala le jeune inspecteur amusé par la situation.

- Et pourquoi donc?

Il emplit mon verre à ras bord.

- C'est l'une des sept prostituées de la ville. Jean Paul est l'un de ses clients, tes cinq autres collègues aussi. Ainsi que pas mal de mes collègues du commissariat. Si on l'avait arrêtée ça aurait un peu déstabilisé l'équilibre social. Il y aurait peut être eu une recrudescence de viols. Tout participe ici à un équilibre fragile. Si on touche un élément les conséquences peuvent être importantes.

- Un crime ce n'est pas une raison suffisante pour briser cet « équilibre » ?

- Non. Je ne crois pas. De temps en temps on nous fait croire qu'on veut la justice mais en fait personne ne la veut vraiment. La Justice ? C'est une notion abstraite. Les gens veulent juste en parler, la défendre verbalement, s'en revendiquer. Mais si on les met au pied du mur, ils finissent par montrer qu'en fait, ils s'en foutent. Ce qu'ils veulent c'est avant tout la tranquillité. Que demain soit un autre hier.

Un mois plus tard, je terminais le stage. Jean Paul m'annonça qu'il allait envoyer à mon école un rapport positif même s'il avait remarqué chez moi un coté « forte tête rebelle »

Il me regarda fixement sourit.

- N'essais pas de changer le monde, essais juste de t'y insérer.

Il s'approcha et me murmura à l'oreille « Et puis il ne faut pas faire le fier et boire volontiers avec tout le monde sans rechigner, sinon tu ne pourras jamais t'intégrer vraiment à une rédaction. Conseil d'ami, tu en fais ce que tu en veux ».

L'inspecteur Ghislain vint me raccompagner à la gare.

- Attention !

M'étant engagé pour traverser une voie, je reculais pour éviter un wagon qui glissait silencieusement. De justesse.

- Ca aurait été la meilleure, que tu te fasses écraser par un wagon ! s'amusa le policier. Comme cela la boucle aurait été bouclée. Mais là j'aurais pas pu prendre la photo.

Nous éclatames de rire, comme si toutes les tensions de ces trois mois sortaient d'un coup.

- Merci, dis je.

Il me fit un clin d'œil en me donnant une bonne tape dans le dos.

Un an plus tard, le 16 octobre 1984, dans un petit village des Vosges, éclatait l'affaire du petit Gregory. Une mère était suspectée d'avoir jeté son fils dans un sac poubelle dans la Vologne. La mère, très belle, posait pour les photographes, répondait aux interviews, clamant son innocence. Tous les grands reporters criminels parisiens descendaient dans les Vosges pour couvrir l'évènement. Je me demandais si le journaliste qui avait sorti l'affaire s'était demandé lui aussi si « cela allait inspirer d'autres gens sans imagination de commettre le même crime ».

 

FIN
 

 


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